Lien vers ce message 22 Aout 2014, 21:43
FIGAROVOX/TRIBUNE - Petite faction insignifiante qui luttait pour sa survie en Syrie en 2013, l'État Islamique est désormais une armée organisée. Yves Boyer décrypte la rapide montée en puissance de ces combattants «fanatiques» de l'Islam.

Yves Boyer est Professeur de relations internationales à l'Ecole polytechnique ; directeur adjoint de la FRS (Fondation pour la Recherche Stratégique).

http://www.lefigaro.fr/medias/2014/08/21/PHO21e6f138-294b-11e4-81d8-02242ffcbddc-805x453.jpgL'Etat islamique d'Irak et du Levant (EIIL) étend désormais son règne funèbre sur les provinces orientales de Syrie et sur la partie nord de l'Irak. Son édification s'est accompagnée d'un long cortège d'exécutions, de crucifixions, de décapitations, de punitions de tous ordres pour les «tièdes» peu enclins à se conformer à un Islam archaïque. Là où il gouverne, par exemple dans la province syrienne de Raqqah, l'enseignement de la philosophie et de la chimie est interdit car ces matières «ne sont pas en accord avec les lois de Dieu». Les femmes n'ont plus aucun rôle dans l'espace public. L'EIIL n'hésite pas néanmoins à dispenser sa propagande sur internet. Rafiq Abu-Moussab, en charge de la «communication» de EIIL, a ainsi fait réaliser un reportage que chacun devrait regarder pour comprendre comment l'obscurantisme pervertit ceux qui y trouvent refuge. On y découvre comment les responsables de l'Etat islamique utilisent des méthodes de contrôle de la population qui font penser, mutatis mutandis, à celles du régime nazi: l'homme est «réhabilité» par les châtiments et les condamnés au fouet sont amenés à dire qu'ils comprennent leur peine. Comment en est-on arrivé là?

En avril 2013, al-Baghdadi, aujourd'hui le «calife» d'EIIL, n'est qu'un petit chef de bandes comme il en existe des centaines en Syrie. En unifiant par la force sa propre organisation à celle d'un autre groupe combattant en Syrie, il va défier l'autorité d'al Qaeda. Son ambition est de fédérer un maximum de rebelles non seulement pour mener la lutte contre le régime syrien mais, plus encore, pour s'affirmer par ses conquêtes comme le vrai chef des sunnites.

Les estimations des effectifs de l'EIIL font état d'environ 30 à 20 000 hommes, qu'auraient rejoints récemment 6 000 autres, dont 1 000 étrangers.


Son objectif est de tenir un territoire et de l'étendre peu à peu. La violence la plus effroyable est l'outil de cette entreprise. Cette violence, al-Baghdadi la connaît bien puisqu'il a commencé sa «carrière» dans un des groupes les plus impitoyables opposés à la présence américaine en Irak. Pour cette raison ce réseau avait fini par être ostracisé par les autres mouvements irakiens et avait été largement décimé. http://www.longwarjournal.org/assets_c/2014/06/ISIS-Ninewa-photos-Jun24-16-thumb-560x315-3319.jpgLe départ des Américains en 2011 a permis au groupe de se reconstituer et de faire de nouveaux adeptes. L'aventure derrière un chef charismatique est en effet tentante, et al-Baghdadi va incarner un rêve de conquête, où le vaincu est écrasé sans aucune pitié et ses femmes sont autant de butin à prendre. Signe de ralliement, l'Islam devient prétexte à la rapine et au meurtre - dans ces pays ravagés par la guerre depuis des décennies, les richesses extorquées par la force ou encore celles récoltées par le pillage des banques, notamment lorsque Mossoul a été prise, sont autant d'aubaines. A cela s'ajoute le versement d'un salaire de quelques centaines de dollars mensuels, qui ne peut qu'attirer les jeunes désœuvrés. Les estimations des effectifs de l'EIIL font état d'environ 30 à 20 000 hommes, qu'auraient rejoints récemment 6 000 autres, dont 1 000 étrangers.

À partir de mai 2013, les monarchies pétrolières du Golfe,par « mécènes » interposés, ont alors largement contribué à fournir toute la logistique nécessaire à l'offensive d'EIIL.


A ces richesses faciles s'ajoute la mise de fonds extérieure qui, à partir de mai 2013, va aider al-Baghdadi à entamer sa néfaste aventure et à se renforcer. Les monarchies pétrolières du Golfe arabo-Persique, par «mécènes» interposés, ont alors largement contribué à fournir toute la logistique nécessaire à l'offensive d'EIIL. Pour elles, peu importent les moyens utilisés pour autant, espéraient-ils, qu'al-Baghdadi participe aux combats contre les Chiites, et donc contre l'Iran, pour la suprématie régionale. al-Baghdadi a lancé des rezzous, attaquant là où l'adversaire était en position d'infériorité numérique et se retirant là où, au contraire, lui-même était en situation de faiblesse. EIIL a également profité de la déliquescence des pouvoirs, que ce soit en Syrie, pour cause de guerre civile, ou en Irak, où la politique de corruption et de favoritisme de Maliki, l'ancien Premier ministre, a ulcéré une partie des tribus sunnites du nord de l'Irak.

Des horreurs du même ordre avaient entraîné les Européens et les Américains à intervenir contre la Serbie de Milosevic.


Au Kurdistan, il a attaqué les points faibles de la défense adverse (les défenses kurdes s'étendent sur un arc d'environ 1000 km, et leur partie concave, plate, est peu facile à défendre) et a su exploiter certaines insuffisances dans le commandement kurde, qui ont d'ailleurs amené le président Barzani à limoger plusieurs responsables militaires kurdes.

https://pbs.twimg.com/media/BrJXa4iIMAAP-0C.jpg:largeFort de son succès et, sans doute, victime de sa démesure, al-Baghdadi a ainsi dépassé les bornes. Le martyr des Chrétiens et des Yazidis, dont certains auraient été enterrés vivants, conjugué à l'attaque de la région autonome du Kurdistan irakien, a transformé la nature du conflit: la communauté internationale ne peut en effet tolérer de telles atrocités et notamment des exécutions en masse de civils. Des horreurs du même ordre avaient entraîné les Européens et les Américains à intervenir contre la Serbie de Milosevic.

Que faire? Il serait opportun que les autorités de l'Islam en France et en Europe s'associent aux condamnations de l'Etat islamique d'Irak et du Levant qui, en effet, dévoie les valeurs que porte l'Islam. Déjà de grandes autorités morales condamnent, désormais sans ambages, l'Etat islamique - tels le Pape François et le grand Mufti d'Arabie saoudite, le cheik Abdul Aziz al-Sheikh, qui a proclamé EIIL «ennemi n°1 de l'Islam». En second lieu, les puissances française, britannique et américaine doivent intensifier, à partir du Kurdistan et d'ailleurs, une lutte sans pitié contre EIIL. Elles doivent en même temps dire à leurs opinions que le combat sera long et difficile et d'une nature sensiblement différente de celui qui continue à les opposer à al-Qaeda. En troisième lieu, EIIL, tout en adoptant des tactiques particulières (grande mobilité des forces, refus d'un front fixe, utilisation éventuelle de boucliers humains face à la multiplication des frappes aériennes…), présente de nombreuses vulnérabilités - l'hostilité d'une partie de la population, y compris sunnite, ou d'autres groupes armés, l'élongation de son dispositif depuis Alep jusqu'à Tikrit, l'utilisation de tactiques répétitives, le lancement de raids à partir de bases fixes vulnérables et la menace constante d'une frappe ou d'une opération commando destinée à tuer ses chefs. La communauté internationale n'est donc pas démunie face à EIIL. Elle doit affirmer clairement qu'elle souhaite son éradication ainsi que celle de ses dirigeants, et agir en ce sens.



http://i.dailymail.co.uk/i/pix/2014/07/09/article-2686009-1F46221200000578-618_634x381.jpg

Carte des pays qui seront sous le Califat d'EIIL


LeFigaro
 

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