Lien vers ce message 18 Aout 2014, 19:14
REPORTAGE - Pour pallier le manque de médecins, le gouvernement a créé un métier intermédiaire réservé aux femmes. Les «Health Extension Workers» répondent aux besoins les plus pressants des populations rurales.

Envoyée spéciale en Éthiopie

http://sante.lefigaro.fr/sites/default/files/styles/450_x_/public/media/field_media_image/PHOd28e27cc-261c-11e4-829b-a2237aebe6ba-805x453.jpg?itok=weUFoVgRDepuis le poste de santé où elle travaille depuis huit ans, Birhane Zeru a vue sur des collines couvertes de champs empierrés. En cette saison des pluies, les hommes, secondés par leurs enfants en vacances scolaires, s'affairent à labourer à l'aide de charrues de bois rudimentaires tirées par des bœufs. Le district d'Atsbi, dans l'extrême nord de l'Éthiopie, est, à l'instar de 80 % du pays, essentiellement agricole. Et dramatiquement pauvre.
La jeune femme de 30 ans, dont le pendentif en forme de croix atteste la religion chrétienne orthodoxe, est l'une des 38.000 professionnelles de santé formées et embauchées par le gouvernement éthiopien ces dix dernières années pour pallier les énormes carences de l'offre de soins. Baptisé «Health Extension Worker» (on pourrait traduire par «professionnel de la santé élargie»), ce métier inédit, né de la délégation de tâches, a été inventé pour répondre, à l'issue d'une formation courte d'un an, aux besoins les plus pressants des populations rurales.

Pas assez de médecins ou d'infirmières

«Nous n'avions pas assez de médecins ou d'infirmières, avec un déséquilibre en faveur des villes, alors nous avons innové», résume le ministre éthiopien de la Santé, Kesetebirhan Admasu. L'Éthiopie comptait en 2006 un médecin pour 118.000 habitants, quand l'Organisation mondiale de la santé en recommande un pour 10.000 dans les pays en développement, et la France en compte environ un pour 300.
Ces femmes - la profession leur est volontairement réservée afin de promouvoir l'éducation féminine - sont formées à un éventail de gestes proposés gratuitement aux patients. À deux, elles ont la responsabilité d'un bassin de 5000 habitants. Pour 60 à 70 dollars par mois (le salaire moyen est à 40 dollars), elles vaccinent les enfants, délivrent des traitements contre le paludisme, le VIH ou la tuberculose, promeuvent le suivi médical des grossesses et le planning familial, fournissent les contraceptifs modernes et enseignent les règles sanitaires de base (dormir sous une moustiquaire, construire des toilettes dans sa maison, isoler ses déchets…). La majeure partie de leur temps, elles sont hors de leur «cabinet» - une salle carrelée au mobilier décati - à faire du porte-à-porte pour sensibiliser les populations.

Roman Gebtemedhin, un modèle pour ses voisins

Birhane Zeru affirme être chaleureusement accueillie par les riverains, qui la connaissent bien. «Quand ils ne suivent pas nos recommandations, c'est moins par réticence que par manque de moyens ou de temps», assure-t-elle. Voisine du centre de santé, Roman Gebtemedhin, femme de cultivateur, nous est présentée comme un modèle pour ses voisins. Droite dans sa robe élimée, les pieds nus mais le regard vif sous ses tresses grisonnantes tirées très près du crâne à la mode locale, elle fait volontiers visiter sa maison de pierre ocre. La nuit, la cour intérieure accueille le bétail et l'odeur persiste sous le soleil. Toilettes séparées, bidon bricolé pour se laver les mains: cette mère de quatre grands enfants, dont deux sont allés à l'université, a tout bon. Elle-même n'a jamais eu accès au planning familial et ne le regrette pas, mais elle sait que sa fille de 20 ans, mariée, se fait injecter gratuitement son contraceptif chez Birhane Zeru.

«La demande des femmes en planning familial et en soins maternels est très forte dans le Tigré, qui est un modèle pour d'autres régions», confirme Hagos Godefay, responsable du département régional de santé. «Mais ce n'est peut-être pas le cas partout dans le pays», admet-il. La réticence face au planning familial libre et gratuit, vécu par beaucoup comme une révolution, est plus forte dans les régions où l'islam est plus présent (33 % des Éthiopiens sont musulmans). Hagos Godefay reste néanmoins confiant. «Il faut convaincre les responsables religieux du bien-fondé de notre démarche, comme nous l'avons fait avec succès il y a quelques années pour la prévention du sida.»
Les autorités mettent en avant les progrès réalisés depuis l'installation de ces professionnelles de santé. «La mortalité maternelle a reculé de 69 %», illustre le ministre de la Santé. Pour autant, les défis restent «immenses», rappelle Faustin Yao, représentant en Éthiopie du Fonds des Nations unies pour les populations, l'un des principaux contributeurs financiers du système. Une femme sur deux accouche encore à domicile. Le gouvernement, dont l'action repose largement sur les donateurs étrangers, n'investit que 33 euros par habitant et par an pour la santé, selon l'OMS. Muez Berhe, responsable d'un centre de santé dans le Tigré qui dessert 25.000 habitants, énumère ses besoins: «Nous manquons de lits pour les accouchements et de matériel obstétrique, notre matériel radiographique est obsolète et le technicien insuffisamment formé.»

LeFigaro
 

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