Lien vers ce message 06 Juin 2016, 5:33
En 2005, vous êtes retournée en Somalie pour travailler pour l’Unicef. Qu’avez-vous appris de cette expérience ?

J’y suis allée avec mon troisième enfant. J’en ai quatre aujourd’hui. Je l’allaitais encore et un jour, je regardais la télévision, à Helsinki. J’ai vu une femme en Somalie porter son enfant sur son dos et marcher trois kilomètres jusqu’à l’hôpital le plus proche. En arrivant, son bébé était mort. Je pouvais voir le visage de ma mère et ses onze enfants morts dans celui de cette femme. J’ai trouvé cet emploi et j’ai acheté mon billet d’avion pour la Somalie. Quand je suis arrivée à Bosaso (dans le nord du pays), j’ai dormi sur une natte, par terre. Je n’ai jamais aussi bien dormi, parce que je savais que je faisais ce qu’il fallait. Ma vie prenait un sens.

http://www.mastakongo.com/news/images/Articles_photo/2016/June/fadumo-dayib-candidat-presidentielle-en-somalie.jpgFadumo Dayib, le 18 avril 2015, à la Lincoln School (Massachusetts), présente sa candidatutre à la présidentielle somalienne de 2016.

Après six mois, j’ai été évacuée vers Nairobi, au Kenya, pour des raisons de sécurité. Mais je continuais à me rendre en Somalie, au Puntland et au Somaliland toutes les semaines. Quand la situation s’est détériorée, j’ai été transférée aux îles Fidji jusqu’au jour où je me suis dit que je n’avais pas rejoint les Nations unies pour travailler dans un tel paradis. C’est comme ça que je me suis rendue au Liberia, pendant que ma famille vivait au Ghana. Là, je pouvais voir les résultats concrets de mon travail, les cliniques construites, les infirmières formées…

Si vous êtes élue présidente de la Somalie, vous aurez à affronter l’immense influence des clans sur la politique. Comment comptez-vous y faire face ?

Je m’oppose à ce système clanique. Je crois en la méritocratie. Les gens doivent être récompensés pour leur travail, pas parce qu’ils sont des hommes ou membres de tel clan. De la même façon, je ne crois pas que je dois être élue parce que je suis une femme.

Pour moi, le système clanique est l’une des causes du conflit en Somalie. Cependant, il n’est pas question pour moi d’éradiquer les clans. Cela fait partie de la fabrique de la société. Il est normal pour chacun de savoir d’où il vient. Mais les clans vampirisent la politique. Nous devons nous en émanciper, ne pas laisser ce monstre nous mordre. Je travaillerai avec les chefs claniques, mais je ne pense pas que le pouvoir doit être partagé avec les principaux clans comme c’est le cas aujourd’hui. C’est un système injuste qui marginalise les femmes, les jeunes et les clans minoritaires. Si nous voulons faire avancer la Somalie, nous ne pouvons pas avoir recours à un système qui nous divise.

L’autre problème est celui des milices islamistes Chabab. Malgré l’argent de la communauté internationale et la présence des troupes de l’Union africaine (AMISOM), la menace existe toujours. Que comptez-vous faire ?

Cette question est la pierre angulaire de la paix en Somalie. Mais je ne vois pas les Chabab comme la plus grande menace. Nous pouvons les contenir. Les Chababs ont émergé parce qu’il y avait un vide dans la société, à cause de la politique internationale des Etats-Unis qui ont soutenu l’entrée des troupes éthiopiennes en Somalie, en 2006. C’est comme ça que les Chababs sont nés [de la scission des tribunaux islamiques, en réaction à l’intervention de l’armée éthiopienne]. Les Chabab s’attaquent à des problèmes sociaux et économiques.

C’est pour cela qu’ils sont capables de recruter des jeunes, qui n’ont ni éducation ni emploi. Pour ces jeunes, rejoindre les pirates ou les Chabab est un moyen de gagner de l’argent. J’inviterai donc les Chababs à la table des négociations, à condition qu’ils désarment leurs troupes, qu’ils rompent leurs liens avec le terrorisme international et qu’ils arrêtent de tuer. Le dialogue est la clé. S’ils ne remplissent pas ces conditions, nous devrons les cibler. Tout le monde, en Somalie, les connaît. Il ne s’agit pas d’étrangers, mais de nos enfants, de nos maris, de nos oncles… Nous savons comment les contenir.



Le Somaliland, qui a déclaré son indépendance vis-à-vis de Mogadiscio en 1991, a su maintenir paix et stabilité, contrairement au reste de la Somalie. Agirez-vous en faveur de la reconnaissance de son indépendance ?

Ce que le Somaliland, en tant que région de la Somalie, a réussi est remarquable. J’admire la façon dont ils ont pacifié la région. Le reste de la Somalie peut apprendre beaucoup du Somaliland sur l’organisation d’élections démocratiques, le respect de la loi… Cependant, je crois en une Somalie unie. Je ne soutiens pas la balkanisation de la Somalie. Imaginez si les dix-huit régions devenaient des pays indépendants, la Somalie n’existerait plus et cela constituerait une menace majeure à la sécurité de la région. Il est déjà difficile de gérer une Somalie, que cela serait-il avec dix-huit ?

Cliquez sur l'image pour agrandir

http://www.mastakongo.com/news/images/Articles_photo/2016/June/carte_politique_somalie.png
Carte. Situation politique en Somalie

Je crois en un gouvernement unitaire, avec des fonctions décentralisées et des régions en charge de leur fiscalité. Toutes les régions doivent avoir accès au pouvoir et aux ressources pour qu’il y ait une véritable équité sur tout le territoire. Nous pourrions imaginer une fédération du même type que la Suisse, avec une rotation de la présidence entre les régions. Si la capitale est Mogadiscio, l’administration devrait être située ailleurs pour que les régions reçoivent autant que Mogadiscio. Ceci dit, nous devrions organiser un référendum sur le Somaliland. Si la population va dans le sens de l’indépendance, nous devrons respecter ce choix. Ce n’est pas à quelques individus de décider. Personnellement, je préfère que nous restions unis.

Lire aussi:

>> Pourquoi la Turquie s’intéresse-t-elle à la Somalie ?

Au final, je crois à l’importance d’offrir un choix. Je suis une des alternatives. Les gens doivent avoir la chance de faire entendre leur voix. Ce n’est ni aux chefs des clans ni à la communauté internationale ni aux pouvoirs régionaux de décider du futur des Somaliens. C’est à eux de décider.

Mon but ultime n’est pas d’être élue, ni d’avoir du pouvoir, mais de provoquer des changements sociaux en Somalie. L’une des façons d’y parvenir est de défier la notion du pouvoir en Somalie, de défier le patriarcat, de défier les privilèges. Pour moi, l’élection de 2016 n’est qu’un début.

Vincent Defait
Contributeur, Le Monde Afrique, Addis-Abeba




http://www.mastakongo.com/news/images/arrow-blue-left.pngRETOURNER A LA PAGE 1
Message édité 2 fois, dernière édition par root, 06 Juin 2016, 5:38  
 

Commentez sur Facebook