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L'auteur de "Roméo et Juliette" semble avoir été un adepte d'une consommation "récréative" des feuilles de tabac et de coca rapportées des Amériques au 16e et 17e siècle... et même de cannabis!

Par Bernadette Arnaud Publié le 11-08-2015 à 16h08 sciencesetavenir.fr

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http://mastakongo.com/english/images/breaking_news/shakespeare.jpgPortrait de William Shakespeare ©Gianni Dagli Orti / The Art Archive / The Picture Desk

PIPES. William Shakespeare (1564-1616), l’un des plus grands auteurs de la Renaissance, planait-il en écrivant Le Songe d’une nuit d’Eté ? Tirait-il sur sa pipe de façon gourmande, en contemplant les rosiers et œillets de son jardin de Stratford-upon-Avon, dans le comté du Warwickshire, en Grande-Bretagne ? Un laboratoire d’analyses médico-légal de Prétoria (Afrique du Sud) a peut-être percé le mystère des pipes à tabac retrouvées dans la propriété du célèbre auteur et conservées depuis par le Shakespeare Birthplace Trust. Leurs tuyaux d’argile ont en effet pu être récemment analysé par le célèbre paléoanthropologue Francis Thackeray, ex-directeur de l’Institut des Etudes de l’Evolution à l’université de Witwatersrand (Johannesburg). Celui-ci délaisse en effet de temps à autre son objet d’étude habituel, les australopithèques, pour s’occuper d’une de ses marottes : l’addiction vraie ou supposée aux psychotropes de l’auteur du Marchand de Venise.

Cannabis, nicotine et cocaïne

Le chercheur a réussi à prélever 24 échantillons de résidus de tabac vieux de plus de 400 ans qui culotaient encore les pipes. Et, comme le rapporte un article du très sérieux South African Journal of Science*, des examens réalisés par chromatographie en phase gazeuse et spectrométrie de masse ont révélé que 8 échantillons d’entre eux présentaient des traces de cannabis, 1 des traces de nicotine, 2 des restes de cocaïne, et dans quelques autres, mélangé à du tabac, des vestiges de camphre et d'extraits de noix de muscade (dont les effets hallucinogènes sont connus).

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Modèle de pipe en terre identique à celles utilisées par William Shakespeare au début des années 1600. © Martin Hausler


La présence de ces résidus végétaux et leur diversité sont un important indicateur sur la variété des plantes qui étaient fumées en Europe parmi l’élite de l’Angleterre élisabéthaine. Mais comment ces feuilles de tabac, coca et autres "stimulants" sont-elles arrivées dans les pipes du célèbre dramaturge anglais ? Car le tabac n’a fait son apparition sur les rives de la Tamise qu’à partir du 17e siècle…

http://mastakongo.com/english/images/breaking_news/le-professeur-Francis-Thackeray.jpgCi-contre le professeur Francis Thackeray, Université de Witwatersrand (Johannesburg) © Bernadette Arnaud / Sciences et Avenir

Francis Thackeray et quelques historiens se sont intéressés à la circulation de ces plantes en s’appuyant sur les travaux du botaniste britannique John Gerard et de son célèbre herbier The Herball or General Historie of Plantes paru en 1597. Ils ont ainsi découvert que des feuilles de coca du Pérou (Amérique du Sud) auraient pu être introduites en Angleterre par le corsaire Francis Drake à son retour du Pérou en 1594 (en même temps que le maïs et la pomme de terre). De la même façon, c’est l’explorateur Sir Walter Raleigh (décapité à Londres en 1618), qui aurait fait entrer sur le territoire les feuilles de tabac, qu’il avait rapportées après avoir atteint les côtes de Virginie (Amérique du Nord). Plusieurs sortes de tabac sont ainsi connues dès le 17e siècle dans la pharmacopée: la Nicotania (à partir de laquelle est obtenue la nicotine) et l’Erythroxylum, pour les feuilles de coca péruviennes d’où est extraite la cocaïne.

RÉCRÉATIF. Certains spécialistes de littérature ont cru voir figurer cette consommation de "mauvaises herbes" dans un sonnet de Shakespeare, apportant ainsi du crédit à la théorie d’une consommation dès la Renaissance de plantes à usage médical, mais aussi récréatif, dans l’aristocratie. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Francis Thackeray s’intéresse aux loisirs particuliers du grand dramaturge anglais. En 2011 déjà, il avait déposé une demande officielle d’exhumation du corps afin de pouvoir procéder à son analyse médico-légale. Il avait en effet émis de premières hypothèses dès 2000, après avoir retrouvé ce qui ressemblait selon lui à des traces de cocaïne et de cannabis sur une pipe de l’écrivain. Cette fois, il semble que les doutes soient levés. Francis Thackeray va pouvoir retourner tranquillement à ses hominidés !

*Shakespeare, plants, and chemical analysis of eraly 17th century clay tobacco pipes from Europe”, vol. 111, Number 7/8 Jy/August 2015.

Cannabis


A l’origine, le chanvre (Cannabis sativa L.) était récolté pour sa fibre. Les origines de sa culture en France et en Europe occidentales sont mal connues. Mais cette plante était déjà cultivée à l’époque romaine et sans doute dès la fin de l’Age du Fer. Ses fibres imputrescibles, nécessaires à la confection des tissus et cordages, ont été très utilisés dans les constructions navales. Mais c’est la variété indica qui produit la drogue, connue en Chine dès 10 000 ans, et elle ne semble pas y avoir été utilisée pour ses vertus hallucinogènes. L’opium le sera plus tard. Mais l’historien grec Hérodote rapporte qu’elle était déjà largement utilisée en Asie centrale, en particulier chez les peuples Scythes, dès le 5e siècle avant notre ère.

Tabac


Inconnu en Europe avant le 15e siècle, l’usage du tabac –documenté pour la première fois lors du voyage de Christophe Colomb (1492)– s’est ensuite rapidement répandu en Europe, Afrique et Asie après sa découverte dans le Nouveau Monde : Nicotiana rustica en Amérique du nord, Nicotiana tabacum en Amérique centrale et du sud. La majorité des sociétés américaines en faisaient en effet consommation (mis à part les peuples de l’Arctique). Il était consommé de différentes façons au sein des populations précolombiennes. Les Tupinambas du Brésil fumaient ainsi les feuilles de tabac roulées sous forme de cigares ; les Tupi-guaranis le plaçaient en boule dans la bouche et le chiquaient ; les Incas, les Aztèques et les Mayas semblent l’avoir prisé. Quant aux peuples d’Amérique du nord, ils préféraient la pipe, les fameux "pétunoirs" décrits par Jacques Cartier, au 16e siècle. En Europe, la sensation de bien-être qu’il procurait l’a d’emblée classé comme "substance aux propriétés médicinales". Ces données sont issues des travaux de l’historienne Catherine Ferland : Mémoires tabagiques. L’usage du tabac, du XVe siècle à nos jours, 2007.

Coca


Les feuilles de coca contiennent plusieurs alcaloïdes, la cocaïne n’étant que l’un d’entre eux. Les plus anciennes traces de la consommation de cette plante de la famille des Erythroxylacées remonteraient à au moins 8 000 ans. Des vestiges de ces végétaux accompagnés de résidus de chaux ont été retrouvés dans des restes d’habitat de la vallée de Nanchoc, au Pérou, l’association des deux produits étant nécessaire lors de la mastication pour en extraire les alcaloïdes. Cette pratique a été contemporaine à l’émergence de l’agriculture dans les Andes. Par tradition, les peuples andins consomment les feuilles de coca (hojas de coca). Au 16e siècle, les Espagnols considérant que la coca était un obstacle à la conversion des Incas, l’ont interdit jusqu’à ce que PhilippeII d’Espagne, en 1569, déclare la coca essentielle à la santé des Indiens… rendus plus efficaces après sa consommation.
 

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