Lien vers ce message 29 Juin 2015, 13:53
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Ce que Kasa-Vubu n’a pas dit

http://nofi.fr/wp-content/uploads/2015/03/jo.jpgVoici le texte de la partie du discours de J. Kasa-Vubu que celui-ci n’a pas prononcé, semble-t-il, à la demande de P. Lumumba, tel qu’on peut le lire dans Le Peuple du 1er juillet 1960 :

«La présence de votre auguste Majesté aux cérémonies de ce jour mémorable, constitue un éclatant et nouveau témoignage de votre sollicitude pour toutes ces populations que vous avez aimées et protégées. Elles sont heureuses de pouvoir dire aujourd’hui à la fois leur reconnaissance pour les bienfaits que vous et vos illustres prédécesseurs, leur avez prodigués et leur joie pour la compréhension dans laquelle vous avez rencontré leurs aspirations.

Elles ont reçu votre message d’amitié avec tout le respect et la ferveur dont elles vous entourent et garderont longtemps dans leur coeur les paroles que vous venez de leur adresser en cette heure émouvante.

Elles sauront apprécier tout le prix de l’amitié que la Belgique leur offre et elles s’engagent avec enthousiasme dans la voie d’une collaboration sincère.

Messieurs les représentants des pays étrangers, vous avez bien voulu partager nos joies et vous nous avez fait l’honneur de venir nombreux célébrer avec nous ces journées historiques ( ...).

Vous qui voyez autour de vous l’immense enthousiasme qui s’est emparé de toute la nation, vous qui sentez notre désir de réussir et de bien faire, je vous demande de faire connaître au monde, cette image pleine d’espoir que vous emporterez du Congo et qui est sa vraie image.

Je proclame au nom de la nation la naissance de la République du Congo.

L’indépendance = couronnement de la lutte pour la liberté»
.

Le discours de P. E. Lumumba

http://images-00.delcampe-static.net/img_large/auction/000/144/111/203_004.jpg«... Nul Congolais digne de son nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle (l’indépendance) a été conquise une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes car, ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.

. .. en quatre-vingts ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaire qui ne nous permettait ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous dévions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres ( ...). . ... nos terres (ont été) spoliées au nom des textes prétendument légaux ... La loi n’étant jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres.

(Qui oubliera) «Les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses : exilés dans leur propre pays, leur sort était vraiment pire que la mort même ( ... ). (Qui oubliera) « Les fusillades où périrent tant de nos frères ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice, d’oppression et d’exploitation?
Tout cela est désormais fini ( ...) ensemble, mes frères, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la prospérité et à la grandeur ( ... )».

Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre du rayonnement de l’Afrique tout entière ( ...) .

... Ne reculez devant aucun sacrifice ....


http://www.nzolani.net/IMG/jpg/independance_cha-cha.jpgVoici un discours qui résume admirablement bien les sentiments du jeune peuple congolais. Il est tombé dans les oreilles coloniales comme un «cri de guerre blasphématoire », comme l’écrit Ludo Martens (p. 88). Prononcer ces mots-là, sur ce ton-là, c’était signer son propre arrêt de mort. La suite des événements nous démontrera qu’il y a des textes et des paroles que l’impérialisme ne pardonne jamais.

P. Lumumba, comme l’imite A. Césaire dans Une saison au Congo (p. 28), a au fait, parlé « aux oubliés, à ceux que l’on déposséda, que l’on frappa, que l’on mutila, à ceux à qui on crachait au visage, aux peuples de «boys ». A ceux qui ont enduré toutes les souffrances, à ceux qui ont bu toutes les humiliations, à ceux qui ont lutté cinquante ans... à ceux qui peuvent dire aujourd’hui: « nous avons vaincu et notre pays est désormais entre les mains de ses enfants». P. Lumumba voulait dire aux Congolais qu’ « aujourd’hui est un jour grand. C’est le jour où le monde accueille parmi les nations, le Congo, notre mère et surtout le Congo, notre enfant. .. ».

Le discours de P. Lumumba, nous étions témoins, était un langage qu’un « Nègre» n’avait encore osé tenir. Sur un accent de fierté nationale et de volonté inébranlable de libération, son auteur avait rencontré le vibrant désir d’indépendance congolaise.

http://www.ina.fr/var/ogpv3/storage/images/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/independance-cha-cha-une-histoire-de-la-decolonisation-francaise/73799-1-fre-FR/independance-cha-cha-une-histoire-de-la-decolonisation-francaise.jpgQui a aidé P. Lumumba à confectionner un discours aussi costaud? A. Kashamura, ancien Ministre de l’information du gouvernement révèle en répondant à une interview qu’il a accordée à Lussamaki Okita du journal Forum des As n° 472 du 1er au 2 juillet 1995.

« ( ... ) Diallo Telli, envoyé du Président Sekou Touré pour le représenter aux festivités de l’indépendance, assisté de Tibou Toun Karra, Ambassadeur de Guinée à Léopoldville, a fait la mouture du discours. Lumumba, secondé par F. Moumié, Joseph Mbuyi et Jacques Lumbala, a fait de profondes retouches. Enfin, je lui ai fourni une documentation solide sur les écrivains et les pamphlétaires britanniques, scandinaves et français dénonciateurs des atrocités de Léopold II au Congo. Casement, Morel, Soblejen, Conrad, Charles Péguy, ami de Jaurès en sont les plus célèbres ». Mais P. Lumumba lui-même, selon ce que son collaborateur Mabika Kalanda nous disait, avait une capacité étonnante d’écoute, d’observation et de
concentration. Il aimait les « lectures électriques» qui lui avaient permis d’aiguiser sa sensibilité et son intuition. Il comprenait vite et saisissait parfaitement l’enchaînement des causes et des effets. Il pouvait se détacher et se projeter dans le futur tout en sentant venir les événements. Et une fois au milieu de ceux-ci, il aimait le mot juste pour catégoriser les hommes en les qualifiant eux et leurs actions. (A la redécouverte de Patrice ... p. 132).

De ces trois discours, il ressort que celui du souverain belge est un fervent plaidoyer rappelant l’oeuvre accomplie par la Belgique au Congo. Le roi Baudouin a carrément repris le thème favori du paternalisme belge décrivant la colonisation comme une entreprise de bienfaisance. Mais quelques mois avant, les milieux coloniaux belges, «les ultras», avaient lancé des tracts qui décrivaient l’indépendance comme un «joyeux cadeau» de la Belgique aux Congolais.

Celui de J. Kasavubu constitue une lénifiante exhortation invitant les Congolais à l’unité et à la solidarité, qui se termine par un tribut de reconnaissance envers la dynastie belge et par une promesse de collaboration avec la Belgique. La déclaration de P. Lumumba, c’est clair, est aussi unilatérale qu’un violent réquisitoire. Le discours de P. Lumumba fit l’effet d’explosion de joie dans l’hémicycle du Palais de la nation. Il fut, il faut le dire, une bonne gifle aux plus hauts représentants de la Belgique. Le roi a réagi en demandant «réparation », ce que le Premier Ministre congolais fit en ne comprenant pas beaucoup pourquoi le roi avait réagi ainsi:

Au moment où le Congo accède à son indépendance, a dit P. Lumumba, le gouvernement tient à rendre hommage solennel au roi des Belges et au
noble peuple qu’il représente pour l’oeuvre qu’il a accomplie ici pendant trois quarts de siècle: car je ne voudrais pas que ma pensée soit mal interprétée (la salle a vivement applaudi).



Ce qui s’est réalisé ici, c’est aux Belges que nous le devons (applaudissements). La Belgique a su reconnaître notre indépendance sans retard et sans restriction grâce à la politique réaliste de ses chefs qui font l’honneur de la Belgique. Nous souhaitons que cette politique aboutisse à une collaboration durable et féconde entre nos deux peuples désormais égaux et liés dans l’amitié.

Je lève mon verre à la santé du roi des Belges. Vive le roi Baudouin, vive la Belgique, vive le Congo indépendant (applaudissements)».

Cette séance du « toast réparateur» présenté au déjeuner officiel n’a pas, malgré tout, calmé les esprits des Belges. Sous la surface de joie délirante, on trouvait, en effet, des craintes et des soupçons de toutes sortes. Les rumeurs les plus absurdes trouvaient audience dans tous les milieux.

Professeur Kambay Bwatshia
Message édité 1 fois, dernière édition par mishd, 29 Juin 2015, 13:55  
 

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